Ce jour où j'ai oublié ma cape...

Etrange métier que celui de psychologue... Aux tests d'orientation au collège, les futurs prétendants, après avoir répondu à moult questions toutes plus intéressantes les unes que les autres, tombaient sur des profils allant de "cosmonaute" à "magicien", plus rarement "trapéziste"... C'était simplement le début des difficultés. Certains auront même eu l'outrecuidance de devenir eux-mêmes des C.O.Psychologues, manière commode de traiter le traumatisme par la compulsion de répétition.

Être, faire ou avoir l'air... ça fait toute la différence. 

Un jour au sauna par 75°C, la discussion bascule.
L'homme à la serviette : "Et vous, vous faites quoi dans la vie?
Le psychologue démuni : - Je suis psychologue...
L'homme à la serviette : - Ah, c'est vous qui intervenez quand il y a des accidents?
Le psychologue démuni : - Alors... pas exactement... En fait moi je travaille avec un public x souffrant de troubles y..."


Il y a dans toute représentation de la fonction "psy" quelque chose de très fantasmagorique. Ainsi va l'illusion. Pourtant, dans le réel, subsiste la tentation d'une pratique qui relève plus franchement de l'orthopédie sociale façon Foucault. Michel bien sûr, pas Jean-Pierre. "Surveiller et punir" vaut le détour. Pour les plus frileux de la pensée foucaldienne, on peut aussi se référer aux travaux plus récents de Roland Gori, "Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux?"... Titre plus vendeur mais qui traite du même problème 40 ans plus tard... 1975->2014, retour vers le passé.

En maximisant les chances d'étiqueter quelqu'un avec un diagnostic (façon faux positif), déclinant des troubles mais surtout des solutions (médicamenteuses), ça suscite à la fois la joie laborantine et la pulsion de réparation. Que ça dysfonctionne par manque ou par excès, on doit bien pouvoir en faire quelque chose, non?
Faire, gérer, protocoliser. L'anthropocène, certes mais procédural... ce que décrit Emmanuel Diet en particulier : 
"Le « on » de la procédure, qui exclut aussi bien le « nous » que le « je », s’inscrit dans une logique de démétaphorisation et d’homogénéisation qui signe la haine du corps et de la pensée présente dans le social historique libéral : dans le monde numérisé, qui tend à effacer le monde iconique et le monde alphabétisé, ce dernier notamment étant historiquement support et moyen du symbolique, l’homme procédural agit dans le déni de sa condition."

Un tantinet paranoïaque, je vous l'accorde.

Evidemment, face à de telles promesses chimiques, une telle maîtrise, que reste-t-il au psychologue démuni?
En équipe, on ne se rend jamais mieux compte de ce que les professionnels ressentent avec les patients qu'à la façon dont ils nous partagent leur vécu. En réunion, règnent impuissance, colère et frustration. "Naturellement, on ne reconnaît jamais le délire quand on y participe" écrivait Freud... "Malaise dans la culture".

C'est un peu comme si on ne s'adressait aux psychologues qu'en dernier recours. Quand même le désespoir n'y est plus. Et il n'y a bien que les psychologues pour s'occuper des causes perdues, de "ça". "A l'impossible nul n'est tenu"...

... Ce jour-là, j'avais encore laissé ma cape au vestiaire, après une bonne douche glaciale.

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