Crise de la (mise en) quarantaine

Il s'agit bien ici de la quarantaine davantage dans le sens de l'ostracisme que dans celui du démon de midi. Encore que les deux ne sont pas incompatibles entre elles.



Question fatidique que tout un chacun a déjà entendu formuler au moins une fois dans son existence psychologique : "et c'est quoi un psychologue par rapport à un psychiatre?"... Auquel généralement, l'interlocuteur ajoute : "c'est un peu pareil, non?"

Agaçant, non? Et il y en a d'autre, plus ou moins dans le même genre. "Et alors, tu fais quoi si tu ne délivres pas de médicaments?" Notons tout de même l'élan d'empathie.
Dans un autre registre, il y a aussi quelques stéréotypes amusants lancés à la cantonade pendant un repas ou à une réunion une fois que vous êtes démasqué... : "alors je m'allonge et vous m'analysez?", "il faut faire attention à ce que je dis, vous allez tout interpréter!", "vous allez faire comme cette dame thérapeute énergétique dans ma rue, poser votre plaque et attendre les clients?"



Devant tant d'attaque identitaire, ou provoquant notre crise d'identité, comment bien réagir?
Tout d'abord, difficile de feindre car en tant que psychologues démunis, nous sommes sensibles aux petites mesquineries et aux maladresses.

Faisons un peu de pédagogie...

Non, un psychologue, ce n'est pas un psychiatre. Un psychiatre est un médecin spécialisé en psychiatrie. Arborant fièrement ses 11 années d'étude pendant lesquelles il en a surement bavé, il brille essentiellement aujourd'hui par son absence dans les institutions sanitaires et sociales, leur préférant une installation dans le secteur libéral, de préférence en ville ou sur la côte d'Azur. Dans la vie psychique des patients, il s'occupe surtout des traitements médicaux et mieux qu'un médecin généraliste qui n'y connait strictement rien... Donner des antidépresseurs à un psychotique maniaco-dépressif, c'est comme le pousser d'un pont. A l'hôpital, il est responsable de ses patients et peut éventuellement être chef de service. Dans le métier, on l'appelle le "plombier du cerveau".
Il est utile mais se fait rare... Dommage pour tout le monde.

Non un psychologue, ce n'est pas forcément un psychanalyste. Mais ce n'est pas non plus incompatible. Là où ça se complique, c'est que la psychanalyse n'est pas réservée aux psychologues (et plus non plus aux seuls médecins). Freud, le père de la psychanalyse, "the big father" était neurologue en son temps. Il a alors fait la découverte que la médecine somatique ne pouvait tout expliquer, en particulier dans les attaques hystériques pour lesquelles il n'y avait aucune cause neurologique. Nous sommes en 1895 environ. L'ironie du sort, c'est qu'aujourd'hui, on croit prétendre le contraire. Mais c'est un autre sujet, ne nous égarons pas trop.
Donc Freud, en bon père de famille, a ainsi enseigné la psychanalyse à ses "disciples", s'il en est... Je ne vous refais pas toute l'histoire. Ceux que ça intéresse pourront se reporter au bouquin d'Elisabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, Chez Fayard. Et à bien d'autres, dont les ouvrages de Freud lui-même.
Pour être psychanalyste, il faut avoir réalisé une psychanalyse, cette grande traversée de soi. Cela dure au moins 6 ans à 3 séances par semaine. D'aucuns diront que nul ne sait jamais quand elle s'arrête, d'autres que c'est interminable, etc. Pour ce faire, il y a différentes sociétés de psychanalyse avec leurs particularités. Les principales sont : la société psychanalytique de Paris (SPP), la plus ancienne et prétendument la plus proche de l'héritage de Freud, l'association psychanalytique internationale (API) qui comprend aussi l'association psychanalytique de France (APF), le quatrième groupe, né d'une scission d'avec l'école freudienne (fondée par Lacan) et enfin la nébuleuse lacanienne, qui contient énormément d'écoles différentes.
Là où les psychologues psychanalystes n'ont pas la même incidence, c'est que certains psychiatres psychanalystes (le moins possible, pour sûr!) pratiquent sur des patients la psychanalyse en faisant croire à la sécurité sociale qu'il s'agit de consultations médicales... Ainsi, la feuille de soin donne lieu à remboursement total ou partiel. Une pirouette souvent dénoncée mais qui semble avoir la vie dure.
Après la psychanalyse, il faut encore être supervisé 6 autres années par un psychanalyste pour effectuer sa première cure de patient tout seul, participer à des congrès, etc. Bref, ce n'est pas de tout repos mais quand même très intéressant... Quand on a/prend le temps et qu'on en ressent le besoin.

Et non, tous les psychologues ne se ressemblent pas. Si vous suivez toujours après l'énumération des différentes sociétés de psychanalyse, cette partie n'est pas plus technique que la précédente. Accrochez-vous!
La formation des psychologues est universitaire. Elle dure 5 ans, souvent plus, le temps de murir à point pour franchir la redoutable sélection à l'issue de la première année de master. Et oui, car les psychologues, pour le devenir, effectuent une sélection différente de celle de la faculté de médecine. En sciences humaines, la sélection se fait d'abord à l'usure puis par une coupe franche dans les rangs après 4 ans... D'aucuns diront que cela prépare à l'intranquillité future.
Après la dernière année professionnalisante, le psychologue démuni obtient le titre de "psychologue" protégé par la loi, assorti d'une mention : "psychologie clinique", "psychologie sociale", "psychologie cognitive" (les neurosciences et la neuropsychologie faisant partie du même paquet, plus ou moins), "psychologie du travail".
La mention "psychologie clinique", parce qu'elle assure une formation en psychopathologie associée et des stages dans ce même domaine, procure aussi le titre de "psychothérapeute" qu'obtiennent également et automatiquement les psychiatres.
Généralement, les psychologues que l'on rencontre, dans le domaine public ou en libéral, sont des psychologues cliniciens, avec le plus souvent un référentiel psychanalytique métapsychologique, considérant le symptôme d'une personne comme vecteur de sens et non comme quelque chose à éliminer d'emblée. Toujours est-il que l'intéressé le précise souvent... Précision qui est assortie éventuellement de diverses autres spécialités. "Hypnose ericksonnienne", "thérapie brève", "pratique l'EMDR", "art-thérapeute", "psychanalyste" (non protégé par l'état...), "spécialisé dans les enfants, les adolescents, les couples, les personnes âgées, etc."
Retenons tout de même la grande leçon du film "Il était une fois dans l'Ouest" de Sergio Leone, lorsque Franck dit : "je n'ai aucune confiance en quelqu'un qui porte à la fois une ceinture et des bretelles... En quelqu'un qui doute de son pantalon".
Métaphore vestimentaire, et en l'occurrence pour notre cas, le pantalon c'est notre diplôme... Mais vous n'êtes pas obligé de tirer sur le praticien comme dans le Western.

Enfin, le psychologue n'est généralement pas un charlatan. Mais rien ne protège de rien, c'est ainsi. La réciproque n'est pas non plus toujours juste. Quelques gentils charlatans peuvent "être" de fins psychologues, mais ne peuvent usurper le titre.

Alors pourquoi répondre tout cela me direz-vous? Peut-être pour réparer la crise de confiance, en nous, en l'autre et en nous autres. La quarantaine, en somme. Un vaste programme.

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